Lutte contre la covid-19 au Soudan : Une campagne pour « apporter le vaccin au plus près des gens »

Avec AFP

La nouvelle stratégie de vaccination prévoit de réduire l’écart entre les ruraux et les urbains d’une part, les hommes et les femmes d’autre part.

En cette journée radieuse de fin octobre, un événement se prépare au milieu du petit marché d’Ibba, village verdoyant de l’Etat d’Equatoria-Occidental, au Soudan du Sud. Comme pour les mariages et les funérailles, des chapiteaux ont été érigés. Des enceintes diffusent une chanson entraînante, dont les paroles en langue locale, le zande, invitent à se protéger contre ce qu’on a coutume d’appeler le « corona ».

Ce jour-là doit enfin débuter la vaccination contre le Covid-19 dans ce comté reculé n’ayant pas bénéficié des deux précédentes campagnes lancées dans le pays. Et ce alors qu’à peine 0,3 % des 11 millions de Sud-Soudanais sont aujourd’hui complètement vaccinés contre le SARS-CoV-2.

A Ibba, la centaine de chaises en plastique bien alignées sous les tentes blanches restent vides. Timidité ? Méfiance ? Les habitants du village se tiennent à l’écart, à l’ombre des grands manguiers ou sous les devantures des magasins en brique rouge. L’événement en préparation attire cependant tous les regards.

Agnes Lazarus est venue avec son baluchon sans trop savoir ce qui se tramait. « J’habite près d’ici, j’ai entendu les annonces, on parlait d’une initiative à propos du corona. Je suis arrivée très tôt ce matin et maintenant j’ai faim », se plaint-elle, assise sur une grosse racine, alors que le programme a pris des heures de retard.

Des rumeurs tenaces

En septembre, près de 153 000 doses du vaccin Janssen, du laboratoire Johnson & Johnson, sont arrivées au Soudan du Sud via l’initiative Covax, un programme de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) censé fournir des vaccins aux pays les moins riches. Grâce à ce stock, une nouvelle stratégie prévoit de « réduire l’écart entre les ruraux et les urbains, ainsi qu’entre les hommes et les femmes », explique le docteur Anthony Lomoro, de l’ONG World Vision, partenaire des autorités pour la vaccination en Equatoria (sud).

Début octobre, par exemple, seulement un quart des Sud-Soudanais vaccinés étaient des femmes. Le résultat, entre autres, de rumeurs tenaces, comme celle prédisant leur infertilité en cas d’injection. En outre, le vaccin n’était jusque-là disponible que dans les grands hôpitaux et certains comtés avaient été exclus de sa distribution. Des motos ont même été affrétées pour accéder aux sites de vaccination les plus reculés. Et aux côtés des 156 vaccinateurs formés pour l’opération dans la région d’Equatoria, 440 « promoteurs locaux de la santé » ont été enrôlés pour lutter contre la désinformation et préparer le terrain.

Pour financer le tout, l’Agence des Etats-Unis pour le développement international (Usaid) a déboursé 1,5 million de dollars (environ 1,3 million d’euros).

En Equatoria-Occidental, c’est à Yambio, la capitale régionale, que sont centralisées les 8 475 doses du vaccin allouées à ce vaste territoire. Pour rejoindre Ibba, 100 km plus à l’est, les précieuses fioles ont été placées dans des glacières puis chargées dans des pick-up capables d’affronter la piste en latérite où d’innombrables camions s’enlisent, pris au piège des nids-de-poule remplis de boue.

Ecolières intoxiquées
C’est aussi par cette route éreintante qu’une délégation composée de représentants du ministère de la santé et de World Vision est arrivée pour inaugurer la vaccination à Ibba. Un déplacement qui leur a permis de se confronter aux réticences des populations locales. Ici, celles-ci sont étroitement liées à un incident grave survenu début octobre, lorsque 175 écolières ont été sévèrement intoxiquées suite à l’administration, à l’initiative du ministère de la santé, d’un puissant vermifuge contre la bilharziose.

« Nous n’avons toujours reçu ni excuses ni explications par rapport à ce qui est arrivé à nos filles, et maintenant vous revenez avec un vaccin ? », s’énerve Marona Sako Faustino, le chef suprême d’Ibba, lors d’une réunion improvisée dans les locaux du commissaire du comté. « La communauté devrait être consultée pour décider si oui ou non la vaccination contre le corona doit commencer. Nous les chefs, nous ne mobiliserons pas les gens et nous ne voulons pas être responsables si quelqu’un meurt », assène-t-il face à ses interlocuteurs médusés.

« Le Covid-19 est une maladie mortelle, il faut protéger votre communauté », répond John Sangara, du ministère de la santé. Même s’ils sont très probablement sous-évalués, les chiffres restent bas au Soudan du Sud, avec 133 morts depuis le début de la pandémie.

De retour sur la place du marché, les officiels ont reçu leur injection en public pour inciter les résidents à faire de même. Les places sont chères, avec une population éligible estimée à 25 000 personnes et seulement 500 doses allouées au comté. Marona Sako Faustino, lui, n’est pas pressé. « Je vais voir comment réagissent ceux qui prennent leur vaccin. Et si tout se passe bien, j’irai prendre le mien dans quelques jours », dit le chef du village après être retourné dans ses bureaux de la petite cour de justice d’Ibba.

« Les gens ont peur »

Ennemis ou alliés de la vaccination, plus ou moins respectés, les chefs traditionnels sont les « influenceurs » des communautés depuis la nuit des temps. Charles Gian, chef traditionnel à Maridi, à 40 km d’Ibba, est un soutien de longue date des campagnes vaccinales.

« J’ai déjà fait ce travail pour la polio, la rougeole, le tétanos… On fait le tour des maisons et on lutte contre l’influence des docteurs traditionnels, qui peuvent retarder la prise en charge des malades à l’hôpital. » Cette fois, il projette de « bien expliquer la différence entre les vaccins, le fait que les gens ayant reçu AstraZeneca ne peuvent pas recevoir Johnson & Johnson, il faut qu’ils attendent leur deuxième dose, comme moi ! »

Lors de la campagne de vaccination contre le Covid-19 à l’hôpital de Maridi, au Soudan du Sud, le 29 octobre 2021.

Lors de la campagne de vaccination contre le Covid-19 à l’hôpital de Maridi, au Soudan du Sud, le 29 octobre 2021.

A Maridi, ville de quelque 20 000 habitants, le Covid-19 a fait quatre morts, contrairement à Ibba, où aucun cas n’a été officiellement recensé. Mais en dépit de cette réalité plus tangible de la maladie, « personne ici n’est intéressé par ce vaccin, surtout pas les femmes », observe Sarah Benneth Gugu, directrice de l’association des femmes de Maridi. Selon elle, « les gens ont peur du vaccin et de l’hôpital ».

Des actes désespérés ont fait frémir cette bourgade située entre Yambio et Juba. Comme la fuite d’une personne testée positive au Covid-19 vers la capitale du pays, dans l’espoir d’obtenir de meilleurs soins, et qui n’en est jamais revenue. Ou encore la tentative d’une famille de récupérer de force le corps d’une victime du « corona » auprès de l’hôpital pour procéder à des funérailles traditionnelles – une entreprise que l’intervention de la police a fait échouer.

Chez James Benson Mohamed Kporube, directeur de l’organisation caritative Africano Mande Foundation, la peur du virus l’a emporté sur celle du vaccin. Deux jours après l’ouverture de la campagne vaccinale, il a franchi le portail de l’hôpital de Maridi et a pris place sur le banc où attendaient quelques autres candidats à l’injection. Touché par « l’épidémie de toux » qui a déferlé sur Maridi en août et septembre, il a voulu à tout prix saisir l’occasion de recevoir une première dose.

« Je toussais et j’avais mal partout. J’ai eu très peur et j’ai pensé au Covid, car ma femme, qui elle avait déjà été vaccinée, n’a rien eu du tout », confie-t-il en attendant son tour.